De la globalisation à la glocalisation de l’accueil des migrants et des réfugiés

John-Anderson VIBERT

(Article publié sur VOMICAG le 5 décembre 2015)

L‘expérience de l’accueil, dans le cadre de l’émergence et de la gestion des flux migratoires au niveau international, vise souvent à répondre aux besoins humanitaires des migrants et des réfugiés. Cette caractérisation de l’accueil atteint l’opinion publique à travers les moyens de communication, permettant ainsi de mieux sensibiliser les gens sur les situations critiques et les défis du phénomène de la mobilité humaine. En ce sens, il semble qu’il y a aujourd’hui une sensibilisation globale quant aux vicissitudes qui jalonnent le monde migratoire, notamment en raison des conflits récents du printemps arabe et ceux encore en acte à travers le monde.

Selon le Haut-Commissaire pour les réfugiés, António Guterres, à la fin de 2013, «plus de deux millions de personnes dans le monde auront été forcées de fuir leur pays d’origine, ‘le chiffre le plus élevé depuis le génocide rwandais de 1994’»[1]. Une  analyse de l’évolution de la situation globale des réfugiés, au cours de la dernière décennie, confirme que depuis 2003 plus de 45 millions de personnes dans le monde ont été déracinées de force en raison d’un conflit ou de persécutions, soit 35,8 millions le nombre total de personnes relevant de la compétence du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en 2012 (33,5 en 2011 et 20,8 en 2005)[2].  

Comme toujours, ces situations émouvantes rendent de plus en plus vulnérable la vie des migrants et par conséquent interpellent les gouvernements et les organisations non gouvernementales, engagés particulièrement au point de vue humanitaire dans le cadre du premier accueil. Ce dernier, étant très remarquable et pratiqué dans des sociétés du premier monde et dans celles des pays en développement, semble être structurellement globalisé. Il s’agit également d’humanité, car au niveau planétaire on reconnait de plus en plus le besoin humanitaire, le sens éthique et le caractère solidaire du premier accueil. Celui-ci se révèle évidemment naturel, dans le sens que le contexte humiliant et deshumanisant de nos sœurs et frères déracinés de force questionne la conscience sociale des gens, les interpelle et les stimule à l’action. Donc, une action objectivement différenciée et opérationnelle qui conduit surtout à la configuration et à la caractérisation de l’accueil globalisé, comme langage d’une solidarité globale à l’égard des migrants et des réfugiés vulnérabilisés et précarisés.  

Mais il faut dire que l’accueil de nos sœurs et frères migrants et réfugiés, victimes de la guerre, de l’instabilité sociopolitique et du déséquilibre croissant entre les pays du Nord et ceux du Sud, ne peut pas s’arrêter uniquement au niveau de l’émergence et moins encore à mi-chemin, avec tout le risque de se transformer en laboratoire de clandestins, de sans papiers et d’indigents.

L’accueil ne doit en rien demeurer qu’une réponse humanitaire immédiate aux besoins des migrants, en dehors d’un cadre éthique personnalisé qui le plus souvent fait défaut. C’est aux migrants mêmes, assoiffés de compréhension, de reconnaissance fraternelle, d’accueil, d’intégration et de socialisation, qu’il faut converger la synergie de l’accueil. Souvent il y a une forte tendance à venir aux secours des migrants du fait que leur condition est perçue comme un espace clé et applicatif d’un projet social, politique ou caritatif, projeté et lancé en dehors de leur histoire et de leurs aspirations. Dans ce cas, on ne parle plus de l’accueil et de l’hospitalité comme un service à l’homo migrans, mais plutôt d’une instrumentalisation de la personne humaine. Les migrants, les déplacés, les réfugiés et les apatrides sont, eux aussi, des personnes comme nous tous, ont une dignité et partagent, de ce fait, notre commune humanité. Il ne faut pas confondre leur personne et leur contexte. Ce dernier devrait être de préférence accepté, compris, interprété, personnalisé et humanisé. 

Alors, le caractère de l’accueil globalisé est mis en évidence dans le cadre de l’effort conjugué, sous forme d’action humanitaire, pour confronter la mobilité humaine globale, caractérisée notamment par des traits surtout liés aux défis et vicissitudes des migrations forcées (Push factors). Dans certains cas, il s’agit d’un accueil pensé pour les gens et non pas avec eux et moins encore à partir d’eux-mêmes. Il se révèle alors plus structurel que fonctionnel. Autrement dit, un tel accueil peut être doté d’un arsenal d’outils légaux et de modalités objectives d’intervention humanitaire. Mais s’il est privé de la collaboration et de la coresponsabilité des communautés d’accueil, comme espace clé et existentiel de la diversité et de l’intégration, n’aboutira pas au résultat escompté. En ce sens, il est très important de passer d’un accueil objectivement et structurellement global à un accueil «glocal», lequel est l’expression du mariage entre la globalité et la localité du comportement à l’égard des migrants et des réfugiés. Cet accueil se caractérise et se signifie dans l’intersubjectivité, dans un climat où il existe la culture du partage, du dialogue, de la légalité et du bien commun. En d’autres termes, l’accueil «glocal» tient à la pratique vivante et progressive de la proximité entre l’immigré et l’autochtone, dans un milieu commun d’épanouissement socio-humain et/ou socio-religieux. Il faut s’intégrer et intégrer l’autre, l’étranger, dans notre espace existentiel commun, pour construire l’accueil «glocal» à travers la rencontre, l’intégration respectueuse et l’interculturalité. En effet, il s’agit de passer de l’objectivité structurelle de l’accueil à sa subjectivité fonctionnelle pour faciliter la coexistence entre immigrés et originaires.        

Enfin de compte, le premier accueil comme tel ne doit, en aucun cas et sous aucun prétexte, constituer la dernière réponse émanant des Etats, des institutions intergouvernementales et non gouvernementales aux questions humanitaires, éthiques et existentielles des migrants. Il n’est qu’un tout petit élément du tout complexe socio-politique que comporte la réponse aux besoins de nos sœurs et frères migrants et réfugiés, qui maintiennent toujours vivante leur soif que seulement le statut légal, dans la jouissance des principes d’un vrai Etat de droit, peut étancher.

La nécessité de passer de la globalisation à la glocalisation sociale et institutionnelle de l’accueil frape à la porte de tous les secteurs de notre société. Parce que les migrants ne cessent de nous questionner par leur détresse. Un questionnement auquel le Pape François est très sensible : «Les migrants me posent un défi particulier parce que je suis Pasteur d’une Église sans frontières qui se sent mère de tous. Par conséquent, j’exhorte les pays à une généreuse ouverture, qui, au lieu de craindre la destruction de l’identité locale, soit capable de créer de nouvelles synthèses culturelles»[3]. La création dans un Etat de droit de nouvelles synthèses culturelles pourrait se signifier dans le cadre pratique d’un accueil «glocal». A ce but, l’esprit du document intitulé «Accueillir l’étranger : affirmations des chefs religieux»[4], rédigé par une coalition de grandes organisations humanitaires confessionnelles et d’établissements universitaires entre février et avril 2013, pourrait raffermir les principes fondamentaux d’une «glocalisation» de l’accueil.


[1] Assemblée générale AG/SHC/4086, http://www.un.org/News/fr-press/docs/2013/AGSHC4086.doc.htm, consulté le 6 novembre 2013.

[2] Un rapport détaillé de l’UNHCR, en anglais (Displacement : The new 21st Century Challenge. UNHCR Global Trends 2012), est disponible à l’URL http://www.unhcr.org/51bacb0f9.html, consulté le 27 novembre 2013.

[3] François, Exhort. Apost. Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), n. 210.

[4] Ce document (Welcoming the Stranger : Affirmations for Faith Leaders) a été rédigé dans le sillage d’un Dialogue entre des chefs religieux, des organisations humanitaires confessionnelles, des représentants de gouvernements du monde entier et des chercheurs sur le thème «Foi et Protection», qui avait eu lieu en décembre 2012, à l’initiative du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, António Guterres. Le texte est disponible en plusieurs langues à l’URL http://www.unhcr.org/51b6de419.html, consulté le 27 novembre 2013.

VOMCAGLO